Bellaud de la Bellaudière

Le sonnet à Perrache

Jacques Perrache, <cite>Le triomphe du Berlan</cite>, Paris. Pour Mathieu Guillemot, au palays en la gallerie par ou on va à la Chancellerie, 1585, Musée-Bibliothèque Paul Arbaud d'Aix-en-Provence, R 519La publication la plus ancienne que nous connaissions de Louis Bellaud apparaît dans les pièces liminaires de l’ouvrage Le triomphe du Berlan de Jacques Perrache, publié à Paris, chez Guillemot en 1585. Le livre est composé d’une série de stances qui évoquent l’univers des jeux de cartes et dénoncent la tricherie. Cet auteur aixois, ami de Bellaud, est aussi un soldat. Il porte, tout comme lui, le titre de « capitaine ». Pour ouvrir son livre, il fait appel à de nombreuses plumes, notamment celle de François de Malherbe qui, pour la première fois, accède aussi à l’impression. Voici donc le premier sonnet connu de Bellaud : un poème qui chante le plurilinguisme de Perrache, capable de rimer en français, espagnol et italien. À la même période (Le Don-Don Infernal fut, nous le supposons, d’abord publié en 1585 ou à la fin de 1584) ce Jacques Perrache d’adresse à Bellaud en fournissant aussi deux pièces liminaires au Don-Don, en castillan et en toscan, justement ! Il semblerait bien que les deux amis aient établi une sorte de dialogue poétique et linguistique (quasi simultané, à quelques mois d’écart?) sur le seuil de chacune de leur œuvre respective, témoignant ainsi d’un réseau d’affinités littéraires.

Le premier sonet

Graphie originaleTraduction française
A moussu Perracho.

La Muso d’un Ronsard, d’un Baif, d’un Joachin
A cantat mistament lou Franchiman lengagy :
Aquello dau Tuscan à ploura son ramagy,
Vergille à carlamuat sous carmes en Latin :
	May tu, à qui lou ceou es istat plus begnin,
As despuis lou mailhouot trapejat sus l’herbagy
D’aquel Mont, double Mont, & ton aprentissagy
S’es fach diversement sus lou flot Pegasin.
	Glorioux diversement tu te fas Apollon,
Lous autres en grand peine en fredonnant un ton,
Ta Muso en tres façons tey beou verssés entonno :
	En Francés, Espaignou, en naturau Tuscan :
Dont faut que per ton cap une sagrado man
De lausier entourtille uno triplo couronno.

				La Bellaudiero.
À monsieur Perrache.

La Muse d’un Ronsard, d’un Baïf, d’un Joachim
A joliment chanté le langage français :
Celle du Toscan a pleuré son ramage,
Virgile a cornemusé ses poèmes en latin :
	Mais toi, à qui le ciel a été plus bénin,
Tu as depuis le maillot foulé l’herbage
De ce Mont, double Mont, et ton apprentissage
S’est fait diversement sur le flot pégasin.
	Glorieux diversement tu te fais Apollon,
Les autres en grande peine en fredonnant sur un ton,
Ta Muse en trois façons tes beaux vers entonne :
	En Français, Espagnol, en naturel Toscan :
Donc il faut qu’autour de ton chef une main sacrée
Entortille de laurier une triple couronne.

				La Bellaudière.
A monsur Perracha.

La Musa d’un Ronsard, d’un Baïf, d’un Joaquin
A cantat mistament lou franchimand lengatge :
Aquela dau Tuscan a plorat son ramatge
Vergile a carlamuat sos carmes en latin :
	Mai tu, a qui lo cèu es estat plus benin,
As despuèi lo malhòt trepejat sus l’erbatge
D’aquel Mont, doble Mont, e ton aprentissatge
S’es fach diversament sus lo flòt pegasin.
	Gloriós diversament tu te fas Apollon,
Los autres en grand pena en fredonant un ton,
Ta Musa en tres façons tei bèus vèrses entòna :
	En Francés, Espanhòu, en naturau Tuscan :
Donc fau que per ton cap una sagrada man
De lausier entortilhe una tripla coròna.

				La Belaudiera.

Le Don-Don Infernal

Louis Bellaud, Le <cite>DON-DON infernal</cite>, Aix, Michel Goyzot, 1588, Musée-Bibliothèque Paul Arbaud d’Aix-en-Provence, R 134Nous savons grâce à la reproduction d’un extrait des registres du Parlement en-tête de l’édition de 1588 que le premier recueil de Louis Bellaud a connu une édition antérieure, de son vivant, probablement au début de l’année 1585 (ou à la fin de 1584), mais aucun exemplaire n’a pu être conservé. La bibliothèque du musée Paul Arbaud d’Aix-en-Provence possède l’unique exemplaire de l’édition de 1588 (Aix, Michel Goyzot) ainsi qu’un exemplaire de celle de 1602 (Aix, Jean Tholosan). Un autre exemplaire de 1602 est conservé à la bibliothèque royale des Pays-Bas à La Haye.

Une publication date donc de l’année de la mort du poète mais nous ne savons s’il faut y voir une relation directe. A-t-on décidé de republier le texte à cette occasion, pour honorer sa mémoire ? Ce long poème de la prison a quoi qu’il en soit connu un certain succès puisque nous le retrouvons également dans l’édition posthume de 1595. Le Don-Don Infernal est composé de 91 stances, en décasyllabes. Il évoque une incarcération dans les geôles d’Aix et s’inspire de l’auteur antique Horace et de l’Enfer de Clément Marot. Mais il ne faut pas s’y tromper, le texte possède une tonalité, une verve et une originalité profondes.

Obros et rimos prouvenssalos, les éditions

Le 5 novembre 1594, l’avignonnais Pierre Mascaron installe la première imprimerie de l’histoire marseillaise. L’édition posthume de l’ensemble de l’œuvre bellaudine sort de presse à partir du 25 octobre 1595. Il semble bien que ce soit au compte-gouttes, ensuite, que les précieux livres soient reliés et vendus. Lorsque le 17 février 1596, Charles de Casaulx est assassiné, le roi de France reprend le contrôle de la ville. Dans l’atelier de Mascaron, abandonné, quelqu’un récupère le travail en cours et prend soin de supprimer les dédicaces aux anciens maîtres de l’éphémères république. De nouvelles versions de l’édition paraissent alors, en 1596 et 1597. Ces versions modifiées feront la joie des collectionneurs, à la recherche de « l’incunable phocéen » ; aujourd’hui une trentaine de livres sont conservés à Londres, Cambridge, Paris, Marseille, Grasse, Avignon, Aix, entre autres…

L’exemplaire du CIRDOC

Le CIRDOC-Institut occitan de cultura (Mediatèca occitana, Béziers) possède une édition originale, reliure vélin de l’époque, datée de 1595. Son propriétaire contemporain, un certain Guilhelmy Massiliensis y a laissé sa signature. Notons également la présence de pièces manuscrites, un tercet en latin, deux quatrains en français et un en occitan. Le livre rassemble les deux recueils de sonnets de Bellaud, Sonnets et autres rimes de la prison et Lous Passatens ainsi que Le Don-Don Infernal et le recueil de Pierre Paul lui-même, ajouté à la fin : La Barbouillado. Cette édition a constitué, en son temps, une véritable entreprise de « renaissance littéraire » provençale. Autour du sauvetage des œuvres de Louis Bellaud, Pierre Paul a rassemblé tout un réseau d’écrivains, dont César de Nostredame, Robert Ruffi, Bernard Zerbin, des plumes fameuses que l’on retrouve dans les pièces liminaires.